Les mémoires de Papy : 1938 – 1949

 

 

“Papy, raconte-moi la guerre…”

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Introduction

Ce témoignage a été réalisé le 27 octobre 2007. Papy avait alors 87 ans et commençait à se sentir de plus en plus faible.

Encore doté de toute sa mémoire et sa parole, j’avais à cœur d’entendre son histoire et surtout de pouvoir l’écrire, pour la relire plus tard.

Ces textes sont restés longtemps manuscrits sur des feuilles de papier en vrac, avant de passer sur un document Word. Je me rends compte aujourd’hui à sa relecture, que même à l’âge de 17 ans, je n’étais pas encore assez mûre pour prendre conscience de ce récit et des images qu’il porte. J’ai écris, en écoutant papy, mais sans réaliser le poids de ses mots et des situations vécues. J’avais pourtant juste un an de moins que lui, quand il est parti à l’armée.

J’ai envie aujourd’hui de la relire et de mettre ici ses mots et cet extrait de sa vie, sur la Toile. Ceci, dans l’objectif que ce témoignage reste inscrit quelque part pour toujours et pour ne jamais oublier. Ceci pour partager avec vous, la jeunesse et le vécu d’un homme pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Cette histoire partagera avec tous ceux qui seront curieux de la lire, les souvenirs et les émotions de l’homme battant, résistant et généreux qu’était mon grand père.

Il est je pense inutile de vous mentionner que tous les faits écrits sont tirés d’une histoire vraie. J’ai cependant agrémenté le texte de quelques précisions chronologiques afin de pouvoir mieux suivre le déroulé du récit.

Voici donc un extrait de la Seconde Guerre Mondiale, vécue dans la peau d’un jeune homme, parti défendre son pays à l’âge de 19 ans.

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les memoires de papy

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Le début de la guerre

C’est en 1938 que tout a commencé, j’avais alors 18 ans et j’entrais dans l’armée française, dans l’aviation.

Un an plus tard, en Août 1939, j’obtenais ma première permission de 30 jours. J’en profitais donc pour rentrer à la maison, à Rouffach, après un an d’absence.

Ma permission fut écourtée par l’arrivée d’un télégramme le soir du 03 septembre 1939. Il était 23h, quand j’ai reçu l’ordre de “rejoindre immédiatement mon camp”. La guerre contre l’Allemagne avait été déclarée.

J’ai donc réintégré mon unité, qui se trouvait en Algérie (ndlr. l’Algérie était à ce moment une partie intégrante du territoire français, soumise à l’autorité de Vichy) et une année de plus s’est écoulée avant que je réitère ma demande de permission, en mai 1940.

A croire que je n’avais pas ce droit de pouvoir accéder au repos, puisque j’ai à nouveau été rappelé durant ma permission pour retourner en Algérie : les italiens avaient à leur tour, déclaré la guerre contre la France et Le Royaume Uni.

Les trains étaient bondés. D’Alsace, j’ai mis trois jours pour arriver à Marseille et y prendre ma correspondance pour l’Algérie.  « Pagaille » est le mot qui me vient à l’esprit pour décrire ce qu’il se passait dans les gares et les trains : tous les hommes se mettaient en route pour rejoindre l’armée, les réseaux en étaient totalement saturés.

22 Juin 1940. C’est le jour de l’Armistice, entre la France et l’Allemagne Nazie, puis entre la France et les Italiens le 24 Juin. Je quittais alors l’Algérie pour la Tunisie.

Retour en France après une démobilisation

Une fois en Tunisie, je fus démobilisé pour un retour en France.

Nous avons mis trois jours à traverser la mer Méditerranée pour rejoindre Marseille, contre vingt-quatre heures en temps normal. Il fallait éviter les mines présentes partout dans la mer ; fruit de la bataille entre la marine anglaise et italienne.

Nous devions aussi reconnaitre que notre bateau n’était pas armé.

À ce moment là, je remerciais déjà ma bonne étoile : le navire parti pour Marseille, juste avant le mien, avait fait naufrage touché par une mine. Cela aurait pu être le nôtre.

Marseille, enfin. Nous avons été débarqués et laissés sans solde, ni nourriture. J’avais encore quelques pièces sur moi et décidai donc d’aller dans un restaurant. A la fin du repas, la serveuse me demanda des “tickets”. Je n’en avais pas. Elle me précisa alors qu’elle aurait du me demander plus tôt, ainsi je n’aurai rien eu à manger. Je ne connaissais même pas l’existence de ces tickets de rationnement!

Je me retrouvais donc tout seul, dans une région étrangère à mon Alsace, ne pouvant pas rentrer chez moi sous l’occupation du territoire par les Allemands. Mon quotidien se résumait à chercher du travail la journée et retrouver la Gare de Marseille le soir pour y passer mes nuits. On m’indiqua un jour, que j’étais en mesure de trouver du travail à la base aérienne d’Istres, une base de l’armée de l’air.

C’est là bas que pour la première fois, je découvrais la ligne de démarcation sur la carte de France. Créée en Juin 1940 suite à l’armistice, elle coupe la France en deux parties : la zone occupée par les allemands, au Nord et la zone “libre”, au Sud.

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Demarcation

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A côté de moi, un jeune lieutenant qui regardait la carte dit « Qu’on donne l’Alsace et la Lorraine aux “Bosch” et qu’on nous foute la paix ! ». Touché par des propos aussi déplacés, je l’ai directement pris au collet et n’ai pas hésité à lui délivrer quelques poings. Le colonel alerté par le bruit, sortit alors de son bureau et me convoqua directement afin de savoir ce que je cherchais chez eux. Je lui répondis que j’avais faim et que je n’avais rien mangé depuis deux jours.

Le colonel était gentil. Il me remit un bon qui me permit d’obtenir une boite de sardines et un morceau de pain à la cantine. Une fois sorti de la base, la première chose que je fis : manger mes sardines.

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sardines

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Intégration d’un centre de regroupement

Départ pour Nîmes. L’objectif était de rejoindre un centre de regroupement, dans lequel il y avait des polonais. C’était à cause d’eux que nous étions en guerre, car l’invasion de la Pologne a débouché sur l’entrée en guerre de la France!

Dans le centre se trouvaient des personnes de différentes régions et qui, comme moi, ne pouvaient pas rentrer chez elles car le territoire était occupé par les allemands. Je suis resté quelques jours là bas, mais je me suis vite lassé de devoir tout cacher en permanence. Le vol était prédominant, tout le monde volait tout le monde.

C’est la rencontre avec un officier alsacien de Colmar qui m’a remotivé. Je lui ai demandé ce qu’il comptait faire et il m’a répondu : « J’en ai marre, je rentre à la maison ». Aussi, j’ai décidé que moi aussi j’allais rentrer à la maison et revenir à Rouffach.

 

Retour en Alsace

Sur le chemin du retour, je suis passé par Châlons sur Saône où les Allemands nous ont accueilli en vérifiant bien qu’il n’y avait pas d’espions ou d’anti-allemands parmi nous. Comme je parlais allemand, un officier me dit en français que je serai raccompagné jusqu’à mon domicile.

Arrivé à Mulhouse, j’ai rencontré  des personnes que je connaissais et qui m’ont informé que les Allemands interdisaient à quiconque de porter le béret. Quand je suis arrivé à la maison, ma mère n’était pas là… Je me rendis donc chez la voisine qui me demanda pourquoi j’étais revenu. Elle pensait que j’allais rester en Algérie.

C’est mon oncle Henry qui m’apprit qu’il n’y avait pas eu de champs de bataille à Rouffach. Cependant, tous les villages le long du Rhin avaient été démolis…

J’ai ensuite travaillé aux chemins de fer jusqu’en Juin 1941. J’y étais déjà employé avant de partir alors quand j’ai revu le chef et que je lui ai dis que je n’avais pas de travail, ce dernier m’a dit de venir le voir le lendemain.

 

La vie d’un Malgré-Nous

En juin 1941, je fus envoyé en Allemagne (NB. L’Alsace à ce moment était déjà allemande), pour travailler aux Chemins de Fer de Valdurn. Après y avoir occupé un poste d’aiguilleur, je fus muté à Neckarelz jusqu’en Octobre 1943 ; date à laquelle je fus obligé de rejoindre l’armée allemande. J’étais ce qu’on appelle un Malgré-Nous, un Alsacien contraint de se battre aux côtés des allemands.

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Nous avons fait plusieurs voyages, répartis dans des trains en fonction de notre origine : Polonais, Lorrain ou Alsacien. Nous voyagions dans les wagons réservés aux bestiaux, avec pour unique confort de la paille pour dormir. Un jour, alors que nous arrivions à Paris, il manquait 20 personnes à l’arrivée, qui s’étaient sauvées pendant le trajet.

Nous avons ensuite été envoyés en Pologne, pour y errer en attendant que les allemands nous attribuent des tâches. Ils m’ont placé dans un camp, dans lequel mon rôle était de charger les avions de bidons d’essence.

En Février 1944, nous sommes partis pour la Russie. En cours de route, nous avons fait une escale à Riga en Lettonie, où j’entrai dans une église. Je me rappelais alors que mon père m’avait déjà parlé de cette église, dans laquelle il était entré en 1916. Il était venu ici avant moi.

J’ai ensuite été affecté dans une base aérienne de photos. J’étais bien nourri car nous avions le droit de manger le même repas que les pilotes, sans différence. Comme je travaillais en Allemagne et que je parlais et écrivais l’allemand, cela m’a permis de travailler au bureau de l’adjudant chef allemand.

Nous logions dans des baraquements.

Une nuit, nous nous sommes fait attaquer par les russes. J’étais couché par terre et la baraque tremblait. Tout à coup, j’ai senti un liquide couler sur mes mains, puis sur ma poitrine. J’ai de suite pense que j’étais blessé, jusqu’à ce que je réalise que ce n’était pas du sang, mais du Ersatz Honig (ndlr. du miel) qui me coulait dessus : c’était notre ration de la soirée !

[Papy se met à rire alors qu’il me fait part d’une nouvelle anecdote]

Un jour, en plein combat, nous sommes tombés nez à nez avec trois cochons dans une étable. On s’est laissé entraîner par nos estomacs et nous en avons tué un.

Le sous officier nous dit qu’il fallait trouver un moyen de le ramener au campement.

Par chance, une poussette d’enfant ne se trouvait pas loin. Elle n’avait que trois roues : la quatrième roue lui avait été volontairement enlevé pour qu’elle ne soit plus d’aucune utilité. Un des hommes a alors eu la bonne idée de prendre son ceinturon pour bricoler l’équivalent d’une quatrième roue afin que nous puissions placer le cochon dans la poussette. De retour au campement, comme le chemin était cabossé, nous renversions régulièrement le cochon, à peu près tous les dix mètres. Il fallait à chaque fois le remettre dans la voiturette que nous avions fabriqué (rires)

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cochon

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Jamais deux sans trois. Mai 1944. Je demandais alors ma troisième permission. J’avais maintenant l’habitude, celle-ci fût aussi interrompue : les Américains avaient débarqué en France et les Allemands nous ont tous rappelés.

Cependant, ils ne s’attendaient pas à ce que tous ceux qui étaient en permission reviennent. Si j’avais su, jamais je ne serai retourné en Russie. Mais il était devenu naturel de ne pas se poser de questions, nous vivions tous dans la peur. Les soldats qui ne réintégraient pas leur régiment pouvaient causer la déportation de leurs familles. J’avais trop peur qu’ils prennent ma mère en otage. Afin d’éviter les déportations, les soldats rejoignirent une fois de plus l’armée allemande.

 

Sur le front

Juin 1944. Je suis muté de l’aviation à l’infanterie, en Russie. Ma place est à présent au front, bien exposé côté armée allemande, contre les Russes. Il faut encore se débrouiller pour manger. Il m’arrive parfois de m’enfuir pour aller me baigner et me laver, bien que l’eau soit glacée…

Un jour, alors que j’étais avec un lieutenant que j’aimais bien : c’était un chic type, qui était instituteur et habitait de l’autre côté du Rhin. Nous avons voulu passer la nuit dans une cabane, dans laquelle nous nous sommes abrités. J’ai eu un mauvais pressentiment et je lui ai dit qu’il fallait sortir. Nous sommes sortis et la cabane a explosé.

4 Août 1944. Une grenade me touche au bras, aux poumons et à la tête. Je m’effondre à côté de mon lieutenant.

Ce même 4 Août 1944, mon frère Xavier est tué en Pologne, où il combattait. C’était le père de François, Anne Marie et Bernard.

[Des larmes coulent sur le visage de papy quand il aborde la mort de son frère]

Les équipes sanitaires me considéraient déjà comme “mort au front” et s’apprêtaient à m’enterrer quand ils remarquèrent que je vivais encore. Ils dirent en Allemand “Aber er lebt noch!” (Trad. Mais il est encore en vie!) Ma bonne étoile était toujours avec moi. J’étais dans le coma. Je ne me rappelle de rien d’autre que des flammes… Je n’entends aucun bruit, plus d’explosion. Je ne vois que des flammes.

Les infirmiers m’emmènent à l’hôpital militaire de la campagne où je fus rafistolé. Je suis passé de 80kg à 45kg après ma blessure. J’étais entouré de nombreux soldats, des blessés graves, d’autres blessés plus légèrement. A l’hôpital de Riga, j’ai fait la connaissance d’une jeune fille, une jeune étudiante qui me soignait et parlait français. Elle était tellement gentille avec moi.

[Papy se remet à pleurer.]

Quand elle a su que je partais, elle a envoyé sa maman me dire au-revoir…

On m’a chargé sur un navire, il y avait 11 000 blessés à bord. Nous avons dû passer par la mer baltique car les Russes occupaient déjà tous les points stratégiques. Une fois de plus, je fus chanceux car le bateau juste après le nôtre, le Berlin, fut bombardé par l’armée anglaise pour sombrer en mer Baltique.

Avant la guerre, sous le régime Nazi, mon bateau était appelé le « Kraft durch Freude » (ndlr. La Force pour le Plaisir). C’était un soi-disant bateau de plaisance, qui était en fait prévu pour le transport des blessés pendant la guerre.

 

Chacun pour soi

Arrivés en Pologne. Je pensais être transféré dans la forêt Noire mais ils m’ont enfait emmené en Silicie, entre la Pologne et l’Allemagne. C’est à Cracovie, ville de naissance du Pape Jean 23, que j’ai été soigné.

Après 7 mois d’hôpital, j’ai recommencé à marcher. Un jour, un sous officier entra dans la salle commune et cria « Les chars Russes sont à trente kilomètres ! » Il a fallu se rendre le plus rapidement possible à la gare. Personne ne s’occupait plus des blessés, qui étaient voués à rester dans l’hôpital. Ce fut la grande débandade et je pouvais à peine marcher.

Je parvins à atteindre la gare et pris un train qui nous emmena vers Berlin. Malheureusement, celui-ci tomba en panne car la locomotive manquait de charbon. Nous étions au mois de janvier et il faisait très froid. J’ai donc erré de gare en gare. Heureusement je connaissais les directions de chacune, grâce à mes activités antérieures, sur les chemins de fer.

J’ai pu rejoindre l’hôpital militaire de Weinheim et je me suis débrouillé pour avoir une nouvelle permission, en échange d’ un paquet de cigarettes. Je suis allé dans une famille allemande que je connaissais à Meindestein.

 

Libération

Quand le premier char américain est arrivé au village, je les ai rejoins à l’entrée pour expliquer à un soldat américain qui parlait français, que les soldats allemands étaient partis. Les américains sont alors repartis et ne sont revenus que plus tard. Ils restèrent dans le village.

Pendant que l’armée américaine occupait le village, ils me placèrent dans la police américaine. Nous étions maintenant trois nations contre les allemands : l’armée anglaise, française et américaine. Heureusement que certains soldats parlaient le français ou l’allemand car je ne parlais pas un mot d’anglais.

Je suis encore resté là-bas une vingtaine de jours, avec un copain Hollandais. Ce dernier était énervé contre les américains qui lui avaient volé son vélo. Les américains volaient les vélos de tout le monde et s’en débarrassaient ensuite.

Un jour, j’ai rendu visite à un prisonnier français que je connaissais. Il était malade et m’a informé qu’une ambulance s’apprêtait à venir le chercher. J’en ai donc profité pour monter avec lui dans l’ambulance, qui nous emmena à Karlsruhe où j’ai passé une visite militaire.

Je suis ensuite retourné à Strasbourg, où je fus accueilli avec des sandwiches et des bières à vingt-trois heures…. Le lendemain matin, des médecins s’occupèrent de mes blessures. A onze heures, j’étais dans le tain pour Rouffach où j’ai pu revenir chez ma mère.

En 1946, j’ai rejoint le centre des mutilés à Mulhouse, pour commencer une formation de radio électricien en trois ans. En 1949, à 29 ans, j’ai obtenu mon CAP. Je suis resté Invalide de guerre à 90%.

 

Epilogue

A la relecture du récit, je me rends compte que papy a raconté son histoire du début à la fin, avec des mots simples et une description brève des événements. J’aurais tellement aimé pouvoir lui poser de nouvelles questions aujourd’hui, maintenant que je réalise davantage ce qu’il s’est passé durant cette période et les moments difficiles qu’il a vécu : A quoi pensait-il quand il passait des journées sans manger ? Comment c’était, sur le front ? Comment cohabitent les hommes entre eux et les Malgré-Nous parmi les allemands ? Pensait-il revenir quand il a été envoyé au front ? A quoi s’est-il accroché pour marcher de l’hôpital à la gare alors qu’il était blessé ?… Dans tous les cas, c’est avec beaucoup d’émotion que je m’imagine tout ce qu’il a pu voir et vivre durant cette période.

Papy s’est éteint en 2013, à l’âge de 93 ans, emportant avec lui les détails de son histoire.

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Dans l’ordre des images :

• Notes de Papy sur les objets qui suivent
• Plaques d’identité française et allemande
• Éclats d’obus qui lui ont été retirés du genou et de son bras
• Insigne Français à la Libération (20.04.1945)
• Médaille de guerre 39-45 et images de Papy en Algérie, lorsqu’il était dans l’armée de l’air

 

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